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Le débarquement de Provence

Claire Miot est maîtresse de conférences en histoire contemporaine à Sciences Po Aix et chercheuse au laboratoire Mesopolhis. Elle est spécialiste de l’histoire du fait militaire et revient avec nous sur la parution de son dernier ouvrage, “Le débarquement de Provence. Août 1944”. 

 

1/ A l’occasion du 80ème anniversaire du Débarquement, qu’est-ce que qui, dans vos travaux de recherche, vous a conduite à écrire sur le Débarquement de Provence ?

 

J’ai soutenu ma thèse de doctorat en 2016 sur la première armée française, celle qui a débarqué en Provence à partir du 15 août 1944. Mon sujet n’était pas le débarquement en lui-même, mais j’essayais plutôt de comprendre l’histoire de cette armée, de sa constitution en Afrique du Nord jusqu’à sa démobilisation après la capitulation de l’Allemagne nazie le 8 mai 1945. Le débarquement de Provence était donc un épisode parmi d’autres de l’histoire de cette première armée française et ma thèse m’a ainsi conduite à interroger la libération de Toulon et la bataille de Marseille.

A l’occasion du 80ème anniversaire du débarquement de Provence, on m’a proposé de mettre en récit un fonds de photographies conservé par l’établissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (ci-après ECPAD) afin de le valoriser. Il est constitué par des reportages produits par l’armée française, par quelques photographies réalisées par des reporters, mais aussi par des images émanant de compagnies de propagande de l’armée allemande.

 

2/ Pouvez-vous rappeler le contexte géopolitique d’août 1944, ainsi que le but du débarquement de Provence ?

Dans l’esprit des Alliés, à partir de 1942-1943, l’idée d’un débarquement en France s’impose et permet d’élaborer progressivement l’opération qui deviendra Overlord, à savoir le débarquement en Normandie. Pour que ce débarquement ait un impact militaire maximal et prenne véritablement l’armée allemande en tenaille, un deuxième débarquement est rapidement envisagé ailleurs en France, dans le sud par exemple.

Toutefois ce projet rencontre l’opposition des Britanniques qui soutiennent plutôt une stratégie périphérique et pensent qu’il faut attaquer le Reich là où il est le plus faible. C’est pour cette raison que le débarquement de 1943 a lieu en Italie. 

A partir de 1943-1944, le rapport de force au sein de l’alliance change, en faveur des Etats-Unis qui soutiennent les Soviétiques, favorables à l’ouverture de ce front à l’ouest afin de soulager le front est.

Au départ, Anvil-Dragoon, nom de l’opération du débarquement de Provence, devait avoir lieu en même temps que le débarquement en Normandie en juin 1944. Mais à force de discussions, d’hésitations et de problèmes logistiques, cette opération est décalée et a finalement lieu le 15 août 1944, à un moment où l’issue de la bataille en Europe, à moyen terme, ne fait plus guère de doute. Les Alliés, qui ont rencontré de très grandes difficultés dans un premier temps en Normandie, parviennent à percer le front au début du mois d’août, et le 15 août, ils se rapprochent de Paris. A l’est, l’opération Bagration, lancée par les Soviétiques, est également un succès.

Sans minimiser l’impact du débarquement de Provence, il est donc important de se rappeler dans quel contexte il se tient.

 

3/ Les Allemands étaient-ils préparés au débarquement ? Comment les Français, civils et résistants, réagissent-ils ?

 

Sans aller jusqu’à dire que les Allemands étaient préparés au débarquement, ils n’avaient en tout cas pas de doute, dès 1943, qu’un débarquement dans le sud de la France aurait lieu. Les Alliés avaient déjà débarqué en Afrique du Nord en 1942, combattu en Tunisie, puis en Italie, libéré la Corse en 1943… Toutefois, les Allemands ne savent pas précisément où et quand une telle opération se tiendra.

Par ailleurs, le mur de la Méditerranée est très fragile, surtout comparé au mur de l’Atlantique, où la défense de la côte normande et bretonne a été renforcée. Cette faiblesse s’explique, entre autres, par le fait que les Allemands n’occupent le sud de la France qu’à partir de novembre 1942, et septembre 1943 pour la zone occupée par les Italiens. La défense aérienne allemande est également affaiblie et peu de troupes au sol défendent le littoral. Cela est d’autant plus vrai à partir du 6 juin 1944, quand les Allemands décident d’envoyer des unités vers la Normandie. C’est précisément le but qui était poursuivi par cette double opération : la dispersion des forces ennemies.

Concernant la réaction des civils français, il est important de souligner que la population provençale a souffert de la préparation du débarquement. De nombreux bombardements ont lieu pour préparer cette opération, dont certains extrêmement meurtriers, notamment à Marseille et à Toulon. Cette population, relativement épargnée par les combats de la guerre jusqu’en 1943-1944, entre donc de plain-pied dans le conflit avec ces bombardements du printemps 1944. A l’arrivée des soldats, on assiste à des scènes de liesse et les photographies de l’ouvrage montrent à quel point les soldats français, sous uniforme américain, sont accueillis en libérateurs. A mesure que les choses s’installent, les soldats de l’armée française font face à une certaine forme d’incompréhension, car, n’ayant pas la même expérience de la guerre, ils ne peuvent pas comprendre ce que les civils ont vécu.
 

4/ Peut-on dire que le débarquement de Provence soit relégué à l’arrière-plan du débarquement de Normandie ? Pourquoi ?

 

Pour commencer, il y a une grande différence en termes de forces mobilisées entre ces deux débarquements. De plus, dans l’esprit des Alliés, le débarquement de Normandie a toujours été considéré comme l’opération principale et celui de Provence comme secondaire.

Par ailleurs, on peut également rappeler qu’au moment du débarquement de Provence, le sort de la bataille de France, et plus généralement, de la bataille de l’Europe, paraît scellé à moyen terme. Je précise bien “à moyen terme”, car dans les faits, les combats vont tout de même durer jusqu’en mai 1945.

Mais d’un point de vue politique, ce débarquement a toute son importance car les Français sont majoritaires en termes d’effectifs à la différence du débarquement de Normandie. Selon cette idée très gaullienne que la France doit être libérée par elle-même pour accéder au rang de puissance victorieuse, le débarquement de Provence est très important, puisqu’il met à l’honneur des effectifs français et une armée régulière française.

 

5/ Au lendemain du Débarquement de Provence, quelle est la situation politique et militaire en France ?

 

Le débarquement de Provence est une réussite militaire, face à une résistance allemande assez faible. De plus, Hitler ordonne très vite la retraite des troupes allemandes dans le sud de la France, à l’exception de celles qui défendent Toulon et Marseille, qui sont deux ports aux dimensions très stratégiques pour le pays entier. C’est d’ailleurs pour cette raison que le débarquement a lieu en Provence et cela explique l’intensité des combats qui se tiennent aux alentours de Toulon et à Marseille. Malgré ces combats, au moment où Paris est libérée le 25 août 1944, Marseille et Toulon ont également été libérées. Dès septembre 1944, l’essentiel du territoire français est libre, à l’exception des “poches de l’Atlantique”, comme Royan par exemple, où les Allemands résistent, et l’est de la France. Hitler a certes ordonné la retraite, mais à ses yeux, l’Alsace et la Moselle restent parties intégrantes du Reich et il faut les défendre jusqu’au bout ! Là aussi, on entre dans une autre séquence, où l’essentiel de la France, bien que souffrant de restrictions, entre dans un climat de reconstruction sociale, politique et économique, en parallèle de quoi les combattants font face à une véritable guerre de position dans les Vosges et en Alsace. Ce n’est qu’en février 1945 qu’est libérée l’Alsace, avec la réduction de la poche de Colmar.

Ainsi, entre septembre 1944 et février 1945, les temporalités de libération sont vraiment différentes, avec des logiques de paix sur une large partie du territoire, tandis que la guerre continue de sévir à l’est.

 

6/ Votre ouvrage comporte des photographies inédites provenant du Service Cinématographique des Armées documentant la bataille de Provence. Comment avez-vous appris leur existence, et comment y avez-vous eu accès ?

 

L’ECPAD souhaitait, à l’occasion du 80ème anniversaire du débarquement de Provence, valoriser ses fonds photographiques sous la forme d’un livre d’histoire, publié par Passés Composés. J’ai donc pu bénéficier de l’appui très précieux des documentalistes de ces fonds photographiques, dans la sélection, puis dans l’analyse des images.

Pour autant, ces photographies ne racontent pas « toute » l’histoire du débarquement. Il s’agit de photographies prises, à l’époque, par le service cinématographique des armées dans le but de mettre en scène la France libérée par son armée et une unité retrouvée entre les Français et leurs armées. Ceci explique qu’il y ait assez peu de photographies montrant des morts, des blessés et la souffrance des combattants, bref, ce qui fait le combat et sa violence. Il n’était donc pas évident de trouver un équilibre entre l’Histoire, et la partie de l’histoire reflétée par ces photographies.

D’un autre côté, le fonds étant également constitué de nombreuses photographies prises par les compagnies allemandes de propagande, beaucoup d’entre elles ne documentent pas la bataille de Provence en elle-même, mais mettent en scène la construction du mur de la Méditerranée. Enfin, il manque les photographies américaines et britanniques, mais aussi des photographies émanant de civils, qui existent pourtant. Je pense notamment aux photographies prises par Julia Pirotte, résistante ayant documenté la libération de Marseille. Et puis sans doute y a-t-il d’autres photographies documentant la bataille de Provence disséminées dans des greniers, auxquelles je n’ai pas eu accès…

Ce corpus a donc évidemment ses limites, avec lesquelles j’ai dû composer. D’où l’importance de toujours contextualiser ces photographies, qui ne montrent pas certains aspects négatifs de la libération. Je pense notamment à l’épuration extra-légale, à laquelle les soldats ont assisté immédiatement, c’est-à-dire des exécutions sommaires de personnes considérées, à tort ou à raison, comme collaboratrices ; de la tonte des femmes, phénomène que l’on sait répandu dans le sud de la France.

L’ECPAD n’a donc pas de photographies montrant la “face sombre” de la libération, mais plutôt des photographies représentant le débarquement de Provence comme une épopée glorieuse ; de là résidaient les difficultés de la mise en récit de ces photographies.

 

Entretien et article réalisés par Chiara Bertucci

 

Crédits photos

Image mise en avant: Des membres du groupe des commandos d’Afrique prenant d’assaut une batterie d’artillerie côtière allemande dans le Var (reconstitution) : Roland Faure/100040, janvier 1945, ECPAD

Char français passant devant le Palais Longchamp à Marseille, le 24 août 1944 : Jacques Berlin /TERRE 270-6018, ECPAD

Foule acclamant les troupes défilant à Toulon après la libération de la ville, le 27 août 1944 : Robert Auclaire/TERRE 317-7595, ECPAD

Foule accueillant les Alliés à Monte-Carlo, le 3 septembre 1944 : Photographe inconnu/TERRE 272-6149, ECPAD

 

 

chiarabertucci
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
chiarabertucci (13 mars 2025). Le débarquement de Provence. Un Œil sur la Cité. Consulté le 7 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13gnn


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